Fusions-acquisitions

Fairness opinion : définition, fonctionnement et questions d'entretien en banque d'affaires

7 min de lecture

Vous lisez un communiqué annonçant une acquisition et vous tombez sur cette phrase : « Le conseil d'administration a reçu une fairness opinion de la banque X. » De quoi s'agit-il exactement ? Et pourquoi un recruteur pourrait-il vous interroger dessus ?

La fairness opinion est l'un de ces sujets que beaucoup de candidats connaissent de nom sans savoir l'expliquer. Pourtant, elle mobilise toutes les techniques de valorisation que vous révisez déjà. Dans cet article, vous allez comprendre ce qu'elle dit, comment une banque la construit, quelles sont ses limites et comment en parler en entretien.

Qu'est-ce qu'une fairness opinion ?

Une fairness opinion est une lettre remise par un conseil financier au conseil d'administration d'une société, à l'occasion d'une opération (fusion, acquisition, offre publique, cession). Elle conclut que la contrepartie proposée est équitable, d'un point de vue financier, pour les actionnaires de la société.

Concrètement, la banque présente son opinion oralement lors de la réunion du conseil qui approuve l'opération. Elle la confirme ensuite par une lettre écrite, datée du même jour.

Ce que la fairness opinion dit

  • Que le prix offert se situe dans une fourchette de valeurs raisonnables, au vu des analyses de la banque.
  • Que cette conclusion vaut à une date précise, avec les informations disponibles à cette date.
  • Qu'elle porte sur l'aspect financier de l'opération, et uniquement sur celui-ci.

Ce qu'elle ne dit pas

C'est souvent sur ce point que les candidats se trompent. Une fairness opinion :

  • N'affirme pas que le prix est le meilleur possible. Un prix peut être « équitable » sans être le plus élevé qu'on aurait pu obtenir.
  • Ne recommande pas aux actionnaires de voter pour l'opération ou d'apporter leurs titres à une offre.
  • Ne juge pas l'intérêt stratégique du deal, ni ses aspects juridiques ou fiscaux.
  • Ne vérifie pas les informations reçues. La banque s'appuie sur les données et le business plan fournis par le management, sans audit indépendant.

Retenez cette nuance : « équitable » ne veut pas dire « optimal ». C'est la phrase qui montre à un recruteur que vous avez compris le sujet.

Pourquoi les conseils d'administration en demandent-ils une ?

La réponse tient en un mot : la protection des administrateurs.

Les administrateurs ont une obligation de prudence envers les actionnaires. S'ils approuvent une opération à un prix contestable, ils s'exposent à des recours. La fairness opinion montre qu'ils ont pris leur décision de manière informée, en s'appuyant sur l'avis d'un professionnel.

L'arrêt qui a tout changé

Aux États-Unis, l'usage des fairness opinions s'est généralisé après l'arrêt Smith v. Van Gorkom, rendu par la Cour suprême du Delaware en 1985. Le conseil d'administration de Trans Union avait approuvé une fusion après une réunion de quelques heures, sans véritable étude de valorisation.

Le tribunal a jugé que les administrateurs avaient manqué à leur obligation de prudence. Depuis, rares sont les conseils qui approuvent une opération significative sans fairness opinion.

Comment une banque construit une fairness opinion

Bonne nouvelle : vous connaissez déjà les outils. Une fairness opinion repose sur les méthodes de valorisation classiques, appliquées de façon rigoureuse et documentée.

Les analyses habituelles

  • DCF : actualisation des flux de trésorerie disponibles tirés du business plan du management.
  • Comparables boursiers : multiples (EV/EBITDA, P/E, etc.) de sociétés cotées similaires.
  • Transactions comparables : multiples payés lors d'acquisitions récentes dans le même secteur.
  • Analyse des primes payées : comparaison de la prime offerte avec celles observées dans des offres comparables.
  • Références de marché, à titre indicatif : plus haut et plus bas sur 52 semaines, objectifs de cours des analystes.

Les résultats sont synthétisés dans un football field, ce graphique en barres horizontales qui montre la fourchette de valeur issue de chaque méthode, avec le prix offert matérialisé par une ligne verticale.

Un exemple chiffré

Imaginons qu'un acquéreur propose 50 € par action pour une société cotée dont le cours non affecté par l'annonce était de 40 €. Soit une prime de 25 % (50 / 40 - 1).

La banque obtient les fourchettes suivantes :

MéthodeFourchette (€ par action)
DCF44 - 55
Comparables boursiers41 - 50
Transactions comparables46 - 57

Le prix de 50 € se situe dans ou à la borne haute de chaque fourchette. Le DCF et les transactions comparables, qui intègrent une logique de contrôle, encadrent bien le prix. Et la prime de 25 % peut être confrontée aux primes observées dans des opérations similaires.

Sur cette base, la banque peut conclure que le prix est équitable d'un point de vue financier. À l'inverse, si 50 € se situait sous toutes les fourchettes, la banque aurait beaucoup de mal à rendre une opinion favorable.

Le fairness committee

Avant d'être remise, l'opinion est soumise à un comité interne de la banque, souvent appelé fairness committee. Il est composé de banquiers seniors qui ne travaillent pas sur le deal.

Leur rôle : challenger les hypothèses, vérifier la cohérence des analyses et s'assurer que la banque peut défendre sa conclusion. Pour l'équipe, c'est un moment exigeant : chaque chiffre du football field doit pouvoir être justifié.

La limite principale : le conflit d'intérêts

C'est la critique la plus fréquente, et un excellent sujet de discussion en entretien.

Dans beaucoup d'opérations, la banque qui rend la fairness opinion est aussi le conseil M&A de la société. Or une grande partie de ses commissions est généralement une success fee, payée uniquement si l'opération se réalise. La banque a donc un intérêt financier à ce que le deal aboutisse, ce qui peut fragiliser l'indépendance de son opinion.

Plusieurs réponses existent :

  • Faire appel à une seconde banque, qui ne rend que la fairness opinion, contre une commission fixe non liée à la réalisation de l'opération.
  • La transparence : aux États-Unis, la règle FINRA 5150 impose notamment d'indiquer si la rémunération de la banque dépend de la réalisation de l'opération et si l'opinion a été approuvée par un fairness committee.
  • La publication des analyses : dans les opérations américaines soumises au vote des actionnaires, un résumé des travaux de la banque figure dans les documents envoyés aux actionnaires.

Et en France ? L'attestation d'équité

En France, la notion existe aussi, mais elle prend une forme encadrée par la réglementation boursière.

L'expert indépendant

Dans le cadre des offres publiques, le règlement général de l'AMF impose dans certains cas la désignation d'un expert indépendant par la société cible. Son rapport se conclut par une attestation d'équité sur le prix offert.

Cette expertise est requise notamment lorsque des situations de conflit d'intérêts existent, par exemple :

  • lorsque la cible est déjà contrôlée par l'initiateur de l'offre ;
  • lorsque les dirigeants de la cible ont conclu des accords avec l'initiateur ;
  • et systématiquement en cas de retrait obligatoire, puisque les actionnaires minoritaires sont alors contraints de céder leurs titres.

Le conseil d'administration (ou de surveillance) de la cible s'appuie ensuite sur ce rapport pour rendre son avis motivé sur l'offre.

Qui réalise ces expertises ?

Contrairement à la pratique américaine, l'expert indépendant est souvent un cabinet spécialisé en évaluation, et non une banque d'affaires. Son indépendance vis-à-vis des parties est au cœur du dispositif.

À ne pas confondre avec le travail de la banque présentatrice de l'offre, qui présente de son côté les éléments d'appréciation du prix dans la note d'information. Les deux travaux coexistent mais n'ont pas le même rôle.

Comment en parler en entretien

Voici quelques questions possibles et les éléments de réponse à mobiliser.

« Qu'est-ce qu'une fairness opinion ? »

Une réponse efficace en trois temps :

  1. C'est une lettre d'un conseil financier au conseil d'administration, qui conclut que le prix d'une opération est équitable d'un point de vue financier pour les actionnaires.
  2. Elle s'appuie sur les méthodes de valorisation classiques : DCF, comparables boursiers, transactions comparables, primes payées.
  3. Elle protège les administrateurs en montrant qu'ils ont pris une décision informée, mais elle ne garantit pas que le prix est le meilleur possible.

« Quelle est la principale critique adressée aux fairness opinions ? »

Le conflit d'intérêts, quand la banque qui rend l'opinion touche aussi une success fee liée à la réalisation du deal. Mentionnez ensuite les solutions : seconde banque indépendante, commission fixe, transparence sur la rémunération.

« Le prix offert est sous la fourchette du DCF mais dans celle des comparables boursiers. Est-il équitable ? »

Pas de réponse unique, et c'est le but de la question. Montrez que vous savez raisonner :

  • Les comparables boursiers reflètent une valeur minoritaire, sans prime de contrôle. Être dans leur fourchette est un plancher, pas une preuve suffisante.
  • Le DCF dépend fortement des hypothèses du business plan et du taux d'actualisation. Un prix sous la fourchette doit pousser à questionner ces hypothèses.
  • Il faut regarder l'ensemble : transactions comparables, prime offerte par rapport aux primes habituelles, contexte du processus (y a-t-il eu une mise en concurrence ?).

À retenir

  • Une fairness opinion dit que le prix est équitable d'un point de vue financier, pas qu'il est optimal.
  • Elle s'adresse au conseil d'administration, pas aux actionnaires, et ne constitue pas une recommandation de vote.
  • Elle repose sur les méthodes de valorisation classiques, synthétisées dans un football field, et validées par un fairness committee.
  • Sa principale faiblesse est le conflit d'intérêts lié aux success fees.
  • En France, l'équivalent réglementaire est l'attestation d'équité de l'expert indépendant, prévue par le règlement général de l'AMF.

Si vous maîtrisez ces cinq points et que vous savez commenter un football field, vous serez largement au-dessus de la moyenne des candidats sur ce sujet.

Entraînement

Maintenant, dites-le à voix haute.

Travaillez de vraies questions d’entretien avec leurs réponses modèles, faites corriger chaque réponse et passez des entretiens blancs face à un banquier.

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