Comptabilité

Le tableau des flux de trésorerie ligne par ligne : exploitation, investissement, financement

10 min de lecture

« Pouvez-vous me présenter le tableau des flux de trésorerie ? » Cette question tombe dans presque tous les entretiens techniques en banque d'affaires. Beaucoup de candidats récitent les trois grandes parties, puis butent dès qu'on leur demande pourquoi on retraite une plus-value de cession ou dans quel sens joue une hausse des stocks.

Dans cet article, nous parcourons le tableau ligne par ligne, avec un exemple chiffré complet et les questions d'entretien qui en découlent. À la fin, vous serez capable de le reconstruire de tête et de le relier au compte de résultat et au bilan.

Pourquoi ce tableau est si important

Le compte de résultat mesure la performance comptable. Il enregistre les produits et les charges quand ils sont acquis ou engagés, pas quand l'argent circule. Une vente facturée en décembre mais payée en mars apparaît dans le chiffre d'affaires de décembre.

Le tableau des flux de trésorerie, lui, répond à une question plus brutale : combien de cash l'entreprise a-t-elle réellement généré ou consommé sur la période ? C'est lui qui explique le passage de la trésorerie d'ouverture à la trésorerie de clôture du bilan.

Pour un banquier, c'est fondamental :

  • En valorisation, un DCF actualise des flux de trésorerie, pas un résultat net.
  • En LBO, c'est le cash généré qui rembourse la dette.
  • En analyse de crédit, on regarde la capacité de l'entreprise à servir sa dette avec sa trésorerie, pas avec ses bénéfices comptables.

La structure générale : trois blocs

Le tableau se découpe toujours en trois parties :

  1. Flux de trésorerie d'exploitation : le cash généré par l'activité courante.
  2. Flux de trésorerie d'investissement : le cash dépensé ou récupéré sur les actifs de long terme.
  3. Flux de trésorerie de financement : le cash échangé avec les actionnaires et les prêteurs.

La somme des trois donne la variation nette de trésorerie de la période.

Bloc 1 : les flux de trésorerie d'exploitation

Méthode directe ou indirecte ?

Il existe deux façons de présenter ce bloc :

  • La méthode directe liste les encaissements et décaissements (encaissements clients, paiements fournisseurs, salaires versés...).
  • La méthode indirecte part du résultat net et le corrige pour retrouver le cash.

Dans la pratique, la quasi-totalité des entreprises utilise la méthode indirecte. C'est aussi celle qu'on vous demandera en entretien. Concentrons-nous dessus.

Ligne 1 : le résultat net

On part du résultat net, la dernière ligne du compte de résultat. Il intègre déjà toutes les charges, y compris les intérêts et l'impôt.

Le problème : ce chiffre contient des éléments qui n'ont aucun impact sur la trésorerie, et il ignore des mouvements de cash bien réels. Les lignes suivantes servent à corriger ces deux biais.

Lignes 2 et suivantes : les charges non décaissées

Ce sont des charges qui ont réduit le résultat net sans faire sortir un euro de la trésorerie. On les réintègre (on les ajoute).

  • Dotations aux amortissements (D&A) : l'amortissement répartit dans le temps le coût d'un actif déjà payé. Le cash est sorti au moment de l'achat, pas au moment de l'amortissement.
  • Dépréciations : une perte de valeur sur un actif (goodwill, stocks, créances) réduit le résultat, mais aucun paiement n'a lieu.
  • Rémunération en actions : les salariés sont payés en titres, pas en cash. La charge est donc réintégrée.
  • Impôts différés : si la charge d'impôt comptable dépasse l'impôt réellement payé (hausse des impôts différés passifs, par exemple), on réintègre la différence.

Les retraitements des plus et moins-values de cession

C'est un point qui piège beaucoup de candidats.

Imaginez que l'entreprise vende une machine d'une valeur nette comptable de 15 pour un prix de 25. Elle enregistre une plus-value de 10 dans son résultat net. Or le prix de cession complet (25) sera inscrit dans le bloc investissement.

Si on laissait les 10 dans le bloc exploitation, on les compterait deux fois. On soustrait donc la plus-value (et on ajoute une moins-value) dans les flux d'exploitation.

La variation du besoin en fonds de roulement (BFR)

C'est la partie qui demande le plus de rigueur. La règle à retenir est simple :

  • Une hausse d'un actif d'exploitation consomme du cash (on la soustrait).
  • Une hausse d'un passif d'exploitation libère du cash (on l'ajoute).

Appliquons-la ligne par ligne :

PosteSi le poste augmentePourquoi
Créances clientsImpact négatifVous avez vendu mais pas encore encaissé
StocksImpact négatifVous avez payé des marchandises pas encore vendues
Charges constatées d'avanceImpact négatifVous avez payé à l'avance une charge future
Dettes fournisseursImpact positifVous avez reçu des biens sans encore les payer
Charges à payerImpact positifLa charge est passée, le paiement viendra plus tard
Produits constatés d'avanceImpact positifLe client vous a payé avant que vous ne livriez

Les produits constatés d'avance sont typiques des modèles par abonnement : le client paie l'année en début de contrat, le chiffre d'affaires est reconnu mois par mois. Ces entreprises peuvent ainsi encaisser du cash plus vite qu'elles ne constatent du chiffre d'affaires.

Une subtilité IFRS à connaître

En IFRS (norme IAS 7), les entreprises ont une certaine liberté de classement pour les intérêts payés, les intérêts reçus et les dividendes. Les intérêts payés, par exemple, peuvent figurer en exploitation ou en financement. En US GAAP, les intérêts payés sont en exploitation.

Autre point important : depuis IFRS 16, le remboursement du capital de la dette locative est classé en financement. Résultat : à activité égale, les flux d'exploitation d'une entreprise sous IFRS paraissent plus élevés. Gardez-le en tête quand vous comparez des sociétés.

Bloc 2 : les flux de trésorerie d'investissement

Ce bloc retrace le cash lié aux actifs de long terme. Il est généralement négatif pour une entreprise en croissance, qui investit plus qu'elle ne cède.

Les lignes principales

  • CAPEX (acquisitions d'immobilisations corporelles et incorporelles) : achats de machines, d'usines, de logiciels, développement capitalisé. C'est la ligne la plus importante. Signe négatif.
  • Cessions d'immobilisations : le prix de cession encaissé, en totalité. Signe positif.
  • Acquisitions de filiales, nettes de la trésorerie acquise : le prix payé pour racheter une société, diminué du cash que cette société détenait. Signe négatif.
  • Cessions de filiales : le produit de la vente d'une activité. Signe positif.
  • Achats et ventes de placements financiers : titres de participation, placements de trésorerie qui ne sont pas des équivalents de trésorerie.

Ce que ce bloc vous apprend

Le rapport entre CAPEX et D&A est un bon indicateur. Si le CAPEX dépasse durablement les dotations aux amortissements, l'entreprise étend sa base d'actifs. S'il reste nettement en dessous, elle risque de sous-investir et de laisser vieillir son outil industriel.

Bloc 3 : les flux de trésorerie de financement

Ce bloc décrit les échanges de cash avec ceux qui financent l'entreprise : actionnaires et prêteurs.

Côté actionnaires

  • Augmentation de capital : l'entreprise émet des actions nouvelles. Signe positif.
  • Rachat d'actions : l'entreprise rachète ses propres titres. Signe négatif.
  • Dividendes versés : signe négatif (sauf si l'entreprise les classe en exploitation sous IFRS).

Côté prêteurs

  • Émission d'emprunts : nouveau prêt bancaire, émission obligataire, tirage sur une ligne de crédit renouvelable (RCF). Signe positif.
  • Remboursement d'emprunts : remboursement du capital restant dû. Signe négatif.
  • Remboursement de la dette locative (IFRS 16). Signe négatif.

Attention : seul le remboursement du capital apparaît ici. Les intérêts, eux, ont déjà réduit le résultat net (sauf choix de classement différent en IFRS).

La dernière ligne : la variation nette de trésorerie

On additionne les trois blocs pour obtenir la variation de trésorerie de la période. Certaines entreprises ajoutent une ligne « effet des variations de change » pour les groupes internationaux.

Le contrôle final :

Trésorerie d'ouverture + variation nette = trésorerie de clôture

Ce chiffre de clôture doit correspondre exactement à la trésorerie du bilan. C'est le lien qui fait « boucler » les trois états financiers.

Exemple chiffré complet

Prenons une entreprise avec les données suivantes (en millions d'euros) :

  • Résultat net : 100
  • D&A : 40
  • Plus-value de cession d'une machine : 10 (prix de cession 25, valeur nette comptable 15)
  • Créances clients : +15
  • Stocks : +5
  • Dettes fournisseurs : +8
  • CAPEX : 60
  • Nouvel emprunt : 20
  • Remboursement d'emprunt : 30
  • Dividendes versés : 40
  • Rachat d'actions : 10
  • Trésorerie d'ouverture : 50

Flux d'exploitation

LigneMontant
Résultat net100
+ D&A+40
− Plus-value de cession−10
− Hausse des créances clients−15
− Hausse des stocks−5
+ Hausse des dettes fournisseurs+8
Flux d'exploitation118

Flux d'investissement

LigneMontant
CAPEX−60
Prix de cession de la machine+25
Flux d'investissement−35

Flux de financement

LigneMontant
Nouvel emprunt+20
Remboursement d'emprunt−30
Dividendes versés−40
Rachat d'actions−10
Flux de financement−60

Résultat final

  • Variation nette de trésorerie : 118 − 35 − 60 = +23
  • Trésorerie de clôture : 50 + 23 = 73

Remarquez que la plus-value de 10 a bien été retirée de l'exploitation, et que le prix complet de 25 apparaît en investissement. Aucun double comptage.

Du tableau au free cash flow

Le tableau des flux de trésorerie sert de base au calcul du free cash flow (flux de trésorerie disponible). La définition la plus simple :

Free cash flow = flux d'exploitation − CAPEX

Dans notre exemple : 118 − 60 = 58.

Attention, la définition varie selon l'usage. Dans un DCF, on utilise généralement le free cash flow non endetté (unlevered), calculé avant charges financières :

EBIT × (1 − taux d'impôt) + D&A − CAPEX − variation du BFR

Ce flux revient à l'ensemble des apporteurs de capitaux (actionnaires et prêteurs), et on l'actualise au WACC pour obtenir la valeur d'entreprise. En entretien, précisez toujours de quel free cash flow vous parlez.

Les questions d'entretien classiques

« Si les D&A augmentent de 10, quel est l'impact sur les trois états financiers ? »

C'est la question technique la plus posée. Avec un taux d'impôt de 25 % :

  • Compte de résultat : le résultat avant impôt baisse de 10, l'impôt baisse de 2,5, le résultat net baisse de 7,5.
  • Tableau des flux de trésorerie : résultat net −7,5, réintégration des D&A +10. Les flux d'exploitation augmentent de 2,5. La trésorerie finale augmente de 2,5.
  • Bilan : à l'actif, les immobilisations baissent de 10 et la trésorerie monte de 2,5, soit −7,5. Au passif, les capitaux propres baissent de 7,5 (via le résultat net). Le bilan est équilibré.

L'idée clé : les D&A ne coûtent rien en cash, mais elles réduisent l'impôt payé. C'est pour cela que la trésorerie augmente.

« Une entreprise rentable peut-elle faire faillite ? »

Oui, et le tableau des flux de trésorerie l'explique. Une entreprise en forte croissance peut afficher un résultat net positif tout en consommant énormément de cash : ses créances clients et ses stocks gonflent plus vite que ses dettes fournisseurs. Si elle ne trouve pas de financement, elle peut se retrouver en défaut de paiement malgré ses bénéfices.

« Par quel état financier commenceriez-vous pour évaluer une entreprise ? »

Beaucoup de banquiers répondent le tableau des flux de trésorerie, car il est plus difficile à manipuler que le résultat net. Le cash est un fait, le résultat dépend en partie de choix comptables. Si on ne vous laisse qu'un seul état, c'est un argument solide.

Les erreurs à éviter absolument

  • Confondre le sens des variations du BFR. Répétez-vous : hausse d'actif = sortie de cash, hausse de passif = entrée de cash.
  • Oublier de retraiter les plus-values de cession dans les flux d'exploitation.
  • Mettre les intérêts dans le remboursement de la dette. Seul le capital va en financement (sauf choix IFRS spécifique).
  • Parler de « dépréciation » pour les D&A. Une dépréciation est une perte de valeur ponctuelle. Les D&A sont des amortissements.
  • Dire « état des flux de trésorerie ». Le terme utilisé en France est bien tableau des flux de trésorerie.

Pour finir

Le tableau des flux de trésorerie n'est pas une liste à apprendre par cœur. C'est une logique : partir du résultat net, enlever ce qui n'est pas du cash, ajouter ce qui en est, puis suivre l'argent investi et l'argent levé.

Entraînez-vous à refaire l'exemple ci-dessus de tête, puis à le modifier : changez une variation de stocks, ajoutez une dépréciation, une augmentation de capital. Quand vous saurez dérouler l'impact de n'importe quelle opération sur les trois états financiers, vous serez prêt pour la partie technique de vos entretiens.

Entraînement

Maintenant, dites-le à voix haute.

Travaillez de vraies questions d’entretien avec leurs réponses modèles, faites corriger chaque réponse et passez des entretiens blancs face à un banquier.

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